Une démarche féministe anticoloniale

La mondialisation néolibérale prolonge, tout en les transformant, les trois systèmes de
domination et d’exploitation […] : capitaliste, raciste colonial et patriarcal. -2- Jules Falquet,
sociologue française.


Le projet « Notre solidarité : un territoire à décoloniser » se revendique du mouvement féministe anticolonial développé, entre autres, par les Women of Colour et les Third World Feminists.(i) L’analyse des rapports de pouvoir qui est proposée [Chapitre 1] se base sur l’approche dite de l’intersectionnalité de l’oppression. Ce cadre d’analyse s’inspire des débats qui ont divisé et uni les différents mouvements féministes au cours des dernières décennies.-3-


Les féminismes en débat : vers une approche anti-oppression

À partir des années 1980, se développe une démarche critique de l’hégémonie d’une certaine pensée féministe, blanche, occidentale, qui n’avait pas suffisamment reconnu les tensions dans les débats et luttes féministes, pourtant âpres, autour des questions de classe, de race ou de nation. Cette démarche de décolonisation du féminisme est inspirée par des militantes et théoriciennes issues de la migration, des minorités, et surtout par des militantes et théoriciennes dans les pays du Sud.-4- Christine Verschuur, professeure, Suisse.

Alors que les féministes radicales (ii) ont mis de l’avant l’expérience commune des femmes en tant que « classe de sexe » opprimée pour bâtir l’unité des femmes face à l’oppression patriarcale, les féministes afro-américaines ont quant à elles démontré que leur vécu de l’oppression était différent de celui des féministes blanches de classe moyenne puisqu’il est également conditionné par la « classe sociale » et la « classe de race ». De la même façon, en dénonçant l’hétérosexisme, le féminisme lesbien a démasqué les rapports d’oppression présents au sein même de la catégorie « femme ».

Les différents féminismes dits postcoloniaux, tels que ceux développés par les féministes autochtones, arabes, asiatiques, latinas, africaines ou chicanas(iii), ont poursuivi dans cette voie pour afficher leur vécu spécifique de l’oppression en tant que femmes issues des couches populaires

Les plus pauvres de la société mondiale et appartenant à une société colonisée (ou assujettie à l’impérialisme) ne partageant pas la culture dominante occidentale. Les femmes immigrantes tentent aujourd’hui de mettre de l’avant leur propre vécu du sexisme et de la discrimination dont elles sont l’objet en tant que personnes illégales (sans papiers) ou citoyennes à « intégrer ». Grâce à ces apports et à bien d’autres, le mouvement féministe et ses multiples courants théoriques ont ainsi évolué vers une analyse anti-oppression où l’enjeu ne se situe plus autour d’une oppression principale mais plutôt sur la conjugaison de ces oppressions.

Les féminismes du Sud : vers la décolonisation

Les féministes immigrantes, racialisées (Women of Colour) ou du dit Tiers monde (Third World Feminists) ont participé aux études postcoloniales en analysant les implications, pour le genre et pour les femmes, des politiques coloniales passées et actuelles (impérialisme, guerres, apartheid, ethnocentrisme, politiques d’immigration, division internationale du travail, politiques néolibérales,etc.). Elles proposent d’étudier les structures de pouvoir racistes au sein même de notre société pour comprendre leur déploiement au sein de la société mondiale . L’essai Esclavage, génocide et guerre au terrorisme [Annexe 1] qui propose une lecture du Canada en tant que projet colonial, offre un exemple de cette démarche en reprenant certaines analyses développées par les féministes afro-américaines et autochtones.

Plusieurs Third World Feminists proposent des lectures critiques du développement et de l’aide internationale. Certaines soutiennent que l’actuelle féminisation de la pauvreté n’est pas due au fait que les femmes ne sont pas adéquatement intégrées au sein des politiques de développement (capitaliste), mais plutôt au fait qu’elles subissent de plein fouet ces nouvelles politiques d’exploitation qui poursuivent la colonisation sur le dos des femmes (citons entre autres Sen et Grown 1987,Visvanathan et al., 1997). Ces féministes sont particulièrement sensibles aux discours portant sur l’aide et aux dynamiques de victimisation des femmes du Sud, qui reproduisent les discours coloniaux où la pauvre indigène est sauvée par les bonnes âmes blanches occidentales.

La solidarité entre nous, féministes du Nord et du Sud, doit se construire sur des actions concrètes de résistance aux politiques hégémoniques du Nord. Les politiques néolibérales sont certainement la prolongation et l’extension, les substituts, des anciennes politiques colonialistes et impérialistes. […] la plupart des actions de résistance aux processus globaux […] construisent des nouvelles formes solidaires de relations sociales.-5- Silvia Chejter,professeure et militante féministe, Argentine.


Une démarche intéressée, des positions explicites

Adopter une démarche féministe c’est également affirmer notre position en tant qu’actrices sociales et politiques. La théorie féministe rejette la prétention à l’objectivité et à l’universalité et propose plutôt de situer l’auteure comme actrice et non comme observatrice « neutre et objective ». Le discours étant toujours le fait d’une locutrice, celle-ci doit se nommer et reconnaître son positionnement dans les rapports sociaux. La production de connaissances ne saurait se soustraire au vécu de l’intellectuelle ni l’action être pensée en dehors des conditions de l’activiste qui l’élabore. Pour cette raison, nous proposons une démarche de réflexion autocritique qui a pour objectif de situer les militantes de la solidarité internationale au sein des rapports de pouvoir structurant la société mondiale.

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(i) Le terme Women of Colour est utilisé par certaines féministes non blanches pour rendre visible la racialisation dont elles sont l’objet, mais également pour générer un sentiment de solidarité favorisant l’empowerment des femmes non blanches en Occident. Certaines de ces féministes vivant au Nord s’identifient plutôt aux Third World Feminists pour souligner leur appartenance à un groupe colonisé.
(ii) Le féminisme radical se réfère au renouveau du mouvement féministe (deuxième vague, à partir des années1960), suite à la première vague mobilisée au début du siècle pour le droit de vote des femmes.
(iii) Le terme chicana réfère aux résidentes étasuniennes de descendance mexicaine.

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2-Falquet, « Hommes en armes et femmes “de service” …», p. 18.
3-Voir à ce sujet : Toupin, Les courants de pensée féministe
4-Verschuur, « Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femmes », p. 4.
5-Chejter, « Lo local y lo global en las prácticas de las ONGs feministas en América Latina », p. 296.