Le Canada, un Bon Samaritain

Malgré son appui politique à des régimes répressifs (par exemple la Colombie), son occupation militaire à l’étranger (par exemple en Afghanistan et à Haïti [Voir : Annexe 2]), sa responsabilité face aux violations de droits humains relatives à son industrie minière, ses politiques agricoles qui détruisent l’autonomie alimentaire des pays du Sud, etc., etc., etc., le Canada se présente sur la scène internationale comme le défenseur des droits humains et de la démocratie, le « Père sauveur des petites nations ».

Les Canadiens se sont tournés avec empressement vers une vision d’eux-mêmes en tant que bonne nation dépassée par la brutalité du Nouvel ordre mondial. Notre engagement au niveau mondial est partout perçu comme celui d’observateurs compatissants mais détachés. Depuis notre position de témoins, nous aidons à démarquer le bien du mal. Doués d’une sensibilité unique – une sensibilité qui nous amène dans les tréfonds de la douleur et du traumatisme – nous pouvons diagnostiquer le problème et agir comme l’éclaireur et l’intermédiaire. De cette façon, les récits sur la douleur, offre aux puissances moyennes, telles que le Canada, une version faite maison, c’est-à-dire une version spécifiquement canadienne, de la politique du sauvetage.(151) Sherene Razack, sociologue canadienne.

En endossant le rôle du « Bon Samaritain », les militantes canadiennes à l’étranger contribuent à consolider cette image d’un Canada humanitaire et altruiste, extérieur aux conflits qui divisent la société mondiale.

Nous n’avons que peu d’emprise sur la manière dont nous perçoit la population locale dans le cadre d’un projet de solidarité internationale. Bien que nous puissions être très critiques à l’égard de l’action internationale du Canada et inscrire notre action dans une optique anti-impérialiste, nous contribuons, malgré nous, à dorer l’image du Canada et à ainsi faciliter son intrusion dans les pays du Sud (investissements, débouchés commerciaux, influence politique, etc.). Notre recours aux institutions canadiennes (aux ambassades en premier lieu) en vue de créer une pression diplomatique en faveur du respect des droits humains contribue, sans contredit, à construire l’image d’un Canada altruiste.

PARCOURS DE SOLIDARITÉ
Sur le plan international, le PASC utilise la structure hiérarchique afin de rendre plus visibles la lutte et les revendications des communautés et organisations qu’il accompagne, et ce, en faisant appel aux autorités canadiennes lorsqu’il le juge nécessaire. De même, les accompagnateur-trice-s du PASC en Colombie doivent porter un chandail de l’organisation arborant les grosses lettres : C-A-N-A-D-A.
D’un coté, le PASC propose de construire une pratique de solidarité anti-impérialiste et de dénoncer les entreprises canadiennes qui profitent de la stratégie guerrière de l’État colombien et l’alimentent. De l’autre côté, en faisant appel à l’État canadien pour veiller au respect des droits humains en Colombie, nous contribuons à renforcer l’image du Canada comme agent promoteur de la paix et des droits.
N’oublions toutefois pas que, dans certaines régions de Colombie et ailleurs dans le monde, plusieurs ne sont pas dupes de cette image et que des communautés locales refusent la présence des ONG étrangères.

Plusieurs intellectuel-le-s ont souligné l’importance des missionnaires dans les conquêtes coloniales : en présentant aux populations locales les bienfaits de la présence étrangère, leurs œuvres de charité ont permis de pénétrer des territoires hostiles à l’occupation coloniale en construisant une image altruiste et charitable de l’Empire colonial. Nous sommes donc en droit de nous demander aujourd’hui si notre présence à l’étranger n’a pas pour effet de bonifier l’image du Canada sur la scène internationale et ainsi de contribuer à consolider le pouvoir de cet État impérialiste au détriment des pays du Sud.

L’impéralisme nous affecte ” ici ” comme ” là-bas ” […] De nos jours le rôle du Bon Samaritain est largement utilisé […] pour travailler contre l’Empire. Pourtant cet outil du maître est toxique. Il peut nous donner l’impression de miner les fondations de l’Empire, i.e. les rapports de domination, mais bien au contraire, il les consolide. Ceux d’entre nous qui luttent contre l’Empire doivent également lutter contre l’impérialisme que nous portons en nous.iSara Koopman, Ph. D., militante School of America Watch.

Pour Sara Koopman, le rôle du Bon Samaritain, en plus d’être un «  outil du maître » qui légitime sa domination, révèle une prétention à la supériorité morale. Se poser comme « sauveur » implique que nous nous accordons des qualités supérieures : nous savons ce qui est bon pour les Autres.

———————–

151 Trad.libre. « Canadians have turned with alacrity to the vision of ourselves as a good nation overwhelmed by the
brutalities of the New World Order. Our engagement with the world is everywhere depicted as the engagement of the
compassionate but uninvolved observer. From our position as witness, we help to mark out the terrain of what is good
and what is evil. Possessed of unique sensibilities, sensibilities that take us to the depths of grief and trauma, we can
diagnose the trouble and act as the advance scout and the go-between. In this way, trauma narratives furnish middle
power nations such as Canada with a homemade, that is to say a specifically national, version of the politics of rescue. » Razack, « Stealing the Pain… », p. 381.
152 Trad.libre. « Imperialism affects “here” as well as “there”. (…) Today the good helper role is being widely used […] to work against empire. Yet this master’s tool is toxic. It may appear to take tiles off the house, but it reinforces the systems of domination that prop up empire. Those of us who struggle against empire must also struggle against the imperialism within ourselves. » Koopman, « Imperialism Within.. »