La voix des sans-voix

Lors de ses allocutions publiques contre la guerre du Vietnam, Martin Luther King invitait les Américain-e-s à parler pour les victimes « sans-voix » des États-Unis. En pleine guerre du Salvador, les discours de Monseigneur Romero se proposaient d’être « la voix des sans-voix », ses homélies reprenaient le cri d’un peuple opprimé en rébellion.

Nous sommes tous appelés à prendre la parole pour les faibles, pour les sans-voix, pour les victimes de notre nation… Martin Luther King, 4 avril 1967.

Ces homélies veulent être la voix de ce peuple, elles veulent être la voix de ceux qui n’en ont pas. C’est pour cela, sans doute, qu’elles ne plaisent pas à ceux qui en ont trop. Monseigneur Romero, 29 juillet 1979.

Malgré la popularité des médias citoyens et la multiplication des tribunes d’opinions, la métaphore des « sans-voix » est toujours d’actualité dans une époque dominée par une idéologie qui stigmatise tout discours d’opposition. Cette image renvoie d’une part à la domination des médias occidentaux sur la scène internationale mais également aux privilèges des citoyen-ne-s éduqué-e-s des pays riches qui jouissent d’un meilleur accès aux médias et détiennent davantage de ressources leur permettant de diffuser leur message.

Dans le cadre d’une réflexion autocritique, il semble néanmoins nécessaire de se questionner sur la manière d’utiliser ce privilège pour favoriser sa redistribution plutôt que son renforcement. Comme le souligne Arundhati Roy, intellectuelle et militante indienne : « Nous savons tous, bien sur, qu’il n’existe rien de tel que les ” sans-voix “. Il y a seulement des gens délibérément forcés au silence ou plutôt des non entendus. ».(158) Cette distinction entre « sans-voix » et « non entendus » nous invite à valoriser l’écoute avant la prise de parole publique. Les organisations et mouvements du Sud ont une voix, ils ont un discours propre, généralement différent de celui que nous développons au Nord.

Le privilège d’avoir une « voix plus écoutée » risque d’être utilisé pour usurper la voix, c’est-à-dire pour « parler au nom de… », ce qui implique une prétention à représenter d’autres acteurs, à détenir l’expérience et le savoir nécessaires pour parler au nom des Autres. Cette position nie l’existence d’acteurs et de discours différents. L’activiste ou l’ONG du Nord, à moins d’avoir été explicitement mandatée par une organisation du Sud, ne parle pas au nom de, elle parle en son nom, elle véhicule son propre discours bien qu’en solidarité avec d’autres acteurs et actrices. Elle n’est pas un porte-voix neutre. Ne serait-il pas profitable de considérer que nous parlons avec les Autres plutôt qu’au nom des Autres ?

Dans la pratique, une telle réflexion qui met l’accent sur la nécessité d’écouter avant de parler peut se concrétiser par une préparation de nos discours en collaboration avec les actrices concernées. Quel message leur semble fondamental ? Quelle analyse veulent-elles mettre de l’avant ? Quels sont les mots et concepts qu’elles veulent transmettre ? Dans un deuxième temps, nous pouvons nous situer nous-même dans ce discours. Quels sont les liens entre nous et les principaux affecté-e-s ? Quelles sont nos positions politiques respectives, les points de convergence et les divergences ? Quels liens peuvent être tracés entre la situation là-bas et ici? De cette façon, nous construisons une seule voix à laquelle participent différents acteurs et actrices.

La Voix du Sud : entre cooptation et idéalisation

Le piège du porte-voix se pose en termes différents selon les positions politiques des organisations du Nord qui entendent porter le discours des mouvements sociaux du Sud. Nous suggérons de considérer deux tendances qui contribuent à renforcer le privilège de la voix « plus écoutée » et le rapport de pouvoir qui le sous-tend.

D’abord, comme la majorité des ONG du Nord adoptent pour leur discours public un ton conciliant qui n’accuse pas un système mais propose plutôt de l’améliorer, il est courant de les entendre nettoyer le discours de leurs partenaires du Sud afin de l’ajuster à leurs campagnes de relations publiques. Les militant-e-s qui luttent, au Sud, pour un changement social deviennent des « défenseurs de droits humains réclamant le respect des droits »; les communautés paysannes qui combattent les politiques agricoles et le monopole des terres cultivables par la bourgeoisie nationale deviennent des « associations paysannes prônant un développement durable et un commerce équitable », etc.

Cette même projection du discours est à l’œuvre lorsque les militantes radicales du Nord parlent au nom des mouvements du Sud qu’ils présentent comme leurs camarades de lutte, qualifiant leurs revendications de positions anticapitalistes, antiracistes, féministes, écologiques, etc. qui leur sont chère.. S’il est vrai que les mouvements du Sud qui suscitent la solidarité des organisations radicales prennent part à un combat global pluriel et diversifié, leurs positions politiques ne peuvent être automatiquement assimilées à celles mises de l’avant par l’Internationale de la résistance. Les processus de résistance, qu’ils soient du Nord ou du Sud, ne peuvent se réduire à un idéal stéréotypé. Cette idée est résumée par le slogan zapatiste : « Construisons un monde où peuvent cohabiter plusieurs mondes. »(159)

Il est en outre fréquent pour les militant-e-s du Nord d’idéaliser la résistance des acteurs et actrices du Sud. Quelle ne sera pas leur désillusion lorsqu’ils et elles visiteront ces mouvements et « communautés en résistance » et réaliseront que, dans certains cas, le sexisme y est fortement installé, que les structures très autoritaires y sont souvent la norme, que les valeurs écologiques se limitent parfois au discours, etc. Bien que ces critiques doivent être exprimées, il ne s’agit pas, dans le cadre de cette réflexion, de critiquer ces mouvements, mais plutôt de souligner la tendance à l’idéalisation et à la projection de nos valeurs sur les acteurs du Sud.

PARCOURS DE SOLIDARITÉ
Au PASC, l’appellation « communautés en résistance » a provoqué de grandes désillusions chez les premières équipes d’accompagnement, pour qui ce terme résonnait avec des valeurs libertaires et un idéal d’autonomie. En effet, au sein des communautés que nous accompagnions, il existe des différences idéologiques : certain-e-s n’avaient pas nécessairement de regard critique sur les plans de développement économique de la région avant de se faire éliminer du tableau par la terreur, et ce ne sont pas tous les membres d’une communauté qui partagent l’ensemble de nos valeurs. Ainsi, pour plusieurs, le processus de résistance vise avant tout à retrouver ce qui leur a été pris.

De la même manière, nos liens de solidarité sur le terrain se heurtent souvent à des murs, à des impasses comme l’homophobie, le sexisme, le racisme. Intervenir par rapport à ces situations ouvre la porte à l’ingérence, ne pas intervenir nous rend complices. C’est un questionnement permanent au sein du collectif: comment agir sans aller à l’encontre de nos valeurs ?

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158 Trad.libre. « We know of course there’s really no such thing as the ‘voiceless’. There are only the deliberately silenced, or the preferably unheard. » Roy, « Peace and the new corporate liberation theology »
159 Trad.libre « Un mundo donde quepan muchos mundos”, Subcomandante Marcos, Comuniqué du 26 février 1994.