Neutralité de l’action humanitaire

La première organisation humanitaire d’importance est sans contredit la Croix-Rouge qui invite les États à signer un pacte en faveur de la protection des blessé-e-s en temps de guerre. Son objectif est atteint en 1864 avec la signature de la première Convention de Genève qui, en définissant le droit à la guerre (et affirmant par là le droit de conquête), offre à l’aide humanitaire un espace juridique international et dote ainsi la Croix-Rouge du statut d’un tiers parti neutre.

Croix-Rouge et idéologie coloniale
L’humanisme des pères fondateurs de la Croix-Rouge ne s’éloigne en rien de l’idéologie coloniale de l’époque. Pour son premier président, Gustave Moynier, la compassion qui anime l’œuvre de la Croix-Rouge est le propre des nations civilisées alors que « La compassion est inconnue de telles tribus sauvages, qui pratiquent le cannibalisme […].  Leur langue même, dit-on, n’a pas de mots pour en rendre la pensée, tant celle-ci leur est étrangère. » Et il ajoute « [les peuples sauvages] cèdent sans arrière-pensée à leurs instincts brutaux ». C’est ainsi que dans son livre, L’Afrique explorée et civilisée, il lance un appel pour aider la « race noire » en concluant : « La race blanche doit la faire bénéficier des moyens dont dispose la civilisation moderne pour améliorer son sort. »(31)


L’humanitaire prend son essor dans l’entre-deux guerres quand sont fondées plusieurs grandes ONG, toujours actives de nos jours. Nommons, en guise d’exemples, International Rescue Committee (IRC), Cooperative for American Remittancies Everywhere (CARE) et Oxford Committee for Famine Relief (OXFAM). Particulièrement actifs pendant la guerre froide (i), ces organismes humanitaires ont été perçus par certains critiques de gauche comme des éclaireurs du bloc de l’Ouest, voués à sauvegarder la prétendue supériorité morale de l’Occident, alors que l’emprise idéologique de ce dernier était menacée par les idées communistes défendues par le bloc de l’Est. Puisque l’humanitaire se présente comme « neutre et désintéressé », il serait davantage apte à mobiliser la compassion du public que ne le sont les positions politiques. Rony Brauman, ancien président de Médecin sans frontières, écrivait à ce sujet :

Quand dans un même reportage, vous voyez une réunion de diplomates dans un grand hôtel, le conflit et les solutions qui tentent d’y être apportées vous semblent très abstraits. Quand, en revanche, dans le plan suivant, vous voyez des enfants qui meurent de faim, des blessés qui agonisent, une infirmière qui donne à manger à la cuillère à un gamin décharné, un chirurgien qui opèrent… etc., vous avez à la fois une source d’angoisse et en même temps la résolution, le remède, puisqu’à cette souffrance vient s’adjoindre immédiatement un allègement de la souffrance. Vous avez une mise en forme qui surclasse le politique simplement par la force de l’image. Rony Brauman, président de Médecins sans frontières de 1982 à 1994(32).

Le principe de neutralité qui balise l’intervention humanitaire de la Croix-Rouge et duquel plusieurs organisations s’inspirent suscite néanmoins d’âpres débats dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. La Croix-Rouge visite les camps d’extermination en Allemagne au moment où la communauté des États prétend ignorer leur existence; l’organisme décide cependant de ne pas témoigner des horreurs du génocide afin de préserver la neutralité de son intervention. La seconde génération d’organisations humanitaires qui se manifestent à la fin des années 1960 dans le contexte de la guerre au Biafra (Nigeria) s’en distingue : si le nouveau mouvement sans-frontiérisme, auquel participe l’ONG française Médecins sans frontières, fait sien l’objectif de secourir les victimes, il se donne également pour but de dénoncer les politiques guerrières et d’alerter l’opinion publique à leur sujet.

PARCOURS DE SOLIDARITÉ
Lorsque la Colombie est invoquée dans les médias de masse, on y parle de violence, trafic de drogues, terrorisme, etc. Le mot « guerre » est même souvent absent du discours! L’État colombien tente en effet de se présenter aux yeux du public comme un agent neutre contraint de composer avec des acteurs armés illégaux de droite (paramilitaires) et de gauche (guérillas), ainsi qu’en son sein avec des agents corrompus du gouvernement. Pourtant, une lecture historique du paramilitarisme en Colombie permet de conclure qu’il s’agit au contraire d’une stratégie systématique de l’État pour intégrer aux forces armées nationales des corps irréguliers dont le rôle est d’effectuer le travail sale que les conventions internationales ne permettent pas de réaliser au grand jour.

La stratégie contre-insurrectionnelle de l’État colombien considère toute personne s’opposant aux politiques étatiques ou revendiquant le respect de ses droits comme une menace à la sécurité nationale. À titre d’exemple, en 1987, on trouve dans le Manuel de contre-insurrection qu’« on peut distinguer deux grands groupes au sein des forces insurrectionnelles : la population civile insurgée et le groupe armé. » Cette doctrine de sécurité nationale ― qui a amené les États-Unis à armer des civils en Amérique latine contre la supposée menace communiste, devenue par la suite menace terroriste, et qui a conduit le Canada à faire des procès secrets au 21e siècle ― entraîne la mort de milliers de personnes en Colombie pour des motifs politiques.

C’est sur la base de cette analyse que nous avons commencé notre travail en Colombie : en accompagnant des communautés du Choco en résistance depuis 2003, puis en élargissant notre travail à d’autres organisations sociales et à la solidarité avec les prisonniers et prisonnières politiques. Le choix des organisations et communautés que nous appuyons est motivé par notre lecture politique du conflit colombien, et non pas par la nécessité d’aider les victimes. Le PASC se défend ainsi d’être neutre: il s’agit d’un travail de solidarité politique avec des victimes qui ont fait le choix de s’organiser dans un processus de résistance.

« La solidarité directe signifie plutôt établir des relations horizontales et percevoir notre travail non comme une « relation d’aide », mais plutôt comme un appui politique au processus de résistance civile et aux luttes sociales des populations du Sud. Le but est d’aller au-delà d’une intervention qui panse les blessures et de construire une solidarité qui s’attaque aux racines profondes qui causent les situations de pauvreté et d’oppression. Cette action requiert une prise de position politique : la défense de droits implique de dénoncer les intérêts qui sont derrière les violations de droits humains. Dans le travail du PASC, il est essentiel de faire les liens entre déplacements forcés et contre-réforme agraire, d’identifier les intérêts privés qui bénéficient de la violence et la commanditent, de dénoncer la complicité de nos gouvernements, en somme de cibler les profiteurs de la guerre.» Extrait de «La solidarité directe par l’accompagnement de communautés en résistance civile», PASC, 2007.

——————–
i- Nous utilisons, bien malgré nous, le terme « guerre froide », puisqu’il s’agit d’une expression consacrée pour parler des guerres impérialistes entre le bloc de l’Est et le bloc de l’Ouest, lesquelles sont peut-être restées froides dans les pays riches mais ont été plus que chaudes dans les pays du Sud où des milliers de personnes ont perdu la vie.

————————————–

31-Cité dans Destexhe, L’Humanitaire impossible…, p. 38.
32- Brauman, « Les médias et l’humanitaire », p. 17.