Une ONGéisation des mouvements sociaux ?

Au sein de la gauche, les débats entourant les ONG sont souvent houleux. Si certains voient dans ces nouvelles formes d’organisation la possibilité d’épauler les mouvements sociaux par le transfert de ressources et d’expertises, d’autres dénoncent un processus d’ONGéisation des mouvements sociaux, qui a pour effet de démunir les forces sociales d’opposition au profit d’une nouvelle élite politique (les « experts » des grandes ONG), laquelle élite « négocie » au nom des mouvements sociaux bien qu’elle soit incapable de reprendre leurs demandes fondamentales en termes de justice et de changement social. À l’échelle mondiale, cette relation entre ONG et mouvements sociaux est d’autant plus pernicieuse que la majorité des grandes ONG proviennent du Nord alors que les mouvements sociaux sont fortement enracinés au Sud. Par exemple, si l’on se fie au nombre d’ONG accréditées devant l’ONU et pouvant participer aux consultations tenues par les différents organismes du système des Nations Unies, sur un total de 1500 ONG enregistrées, seulement 251 proviennent du Sud, soit à peine 16 %.i Cette surreprésentation des ONG du Nord est déterminante pour la formulation des revendications sur le plan international. En effet, bien que ces ONG se présentent souvent comme les porte-parole des « sans-voix » du Sud, règle générale, elles ne peuvent adopter les analyses radicales développées par les mouvements sociaux du Sud sans mettre en danger leur financement ou leur accès privilégié aux décideurs publics.

À ce sujet, la campagne du Jubilé 2000 illustre bien le fossé entre les campagnes des ONG du Nord et les analyses plus radicales des militant-e-s du Sud. Lancée par des Églises du Royaume-Uni, puis reprise par différentes ONG du Nord, la campagne internationale visait à obtenir des dirigeants du G8 un engagement en faveur de l’annulation de la dette des pays les plus pauvres. Pour ce faire, la coalition du Jubilé 2000 présente l’enjeu de l’endettement sous l’angle de la morale pour éveiller la compassion des créanciers.

La question est : est-ce moral de faire tant d’argent avec l’augmentation des taux d’intérêt sur des prêts contractés par des pays qui ont des besoins économiques désespérants? Ces créanciers étrangers ne devraient-ils pas plutôt offrir de la compassion en baissant les taux d’intérêt ou en annulant la dette complètement ? (74)

Les organisations du Sud réunies au sein du Jubilé Sud se sont montrées critiques d’un tel discours qui cautionne le phénomène de l’endettement du Sud en rendant invisibles ses causes. Pour ces organisations, la question centrale ne porte par sur la moralité mais sur les sources d’un tel endettement illégitime : « Comment et pourquoi certains pays ont accumulé des montants aussi élevés de dettes impayables ? »(75)

Selon l’analyse mise de l’avant par le Jubilé Sud, les pays du Sud ne sont pas endettés : ils sont plutôt les créanciers de la richesse du Nord. La revendication s’en trouve donc inversée : les pays du G8 ne doivent pas annuler des dettes illégitimes (imposées par des institutions financières à leur service) mais acquitter leurs dettes envers les pays du Sud. En dévoilant les positions politiques qui sont derrière les différentes campagnes portant sur l’endettement du Sud, Jubilé Sud développe une sérieuse critique des campagnes lancées par les ONG du Nord :

Les campagnes, souvent lancées dans les pays riches par des personnes bien intentionnées, peuvent tomber dans le piège de demander trop peu […]. Il y a ici deux ordres de considérations : premièrement, le problème de la dette et de la pauvreté ne peut pas être traité sérieusement, et encore moins résolu de façon durable, en dehors d’un cadre de principes politiques. Et en second lieu, l’histoire nous enseigne que le pouvoir ne concède rien de son propre gré : plus souvent qu’autrement, il y est forcé par la pression de la rue. C’est le peuple qui donne du pouvoir aux négociateurs et non l’inverse. […] Et si [la] souffrance, la douleur et le sentiment d’indignation morale ne s’expriment pas dans la rue et à la table de négociations, les ONG et leurs campagnes, tout comme les gouvernements du Sud, peuvent devenir, consciemment ou non, des co-agents de la reproduction du système en célébrant des ” changements ” qui ont peu d’impacts sur le terrain.(76)

Cette réflexion stratégique soulevée par les militant-e-s du Jubilée Sud touche un second aspect du processus d’ONGéisation, soit les tactiques employées par les ONG pour influer sur le programme ou la ligne d’action des décideurs publics. Pour se faire entendre des élites politiques et économiques, les mouvements sociaux ont recours à différents moyens de pression, dont la mobilisation de masse. Leur objectif : créer un rapport de force vis-à-vis des détenteurs du pouvoir et les forcer à céder sur certains points afin de sauvegarder la paix sociale. De leur côté, les ONG, règle générale, mènent un dialogue avec les décideurs publics, sans ce rapport de force nécessaire à la négociation. Si la portée des mouvements sociaux repose sur la mobilisation de masse, celle des ONG relève plutôt de leurs capacités de mobiliser des ressources (budget, soutien de personnalités publiques, personnel qualifié, etc.). Les ONG qui ont les moyens nécessaires pour déployer d’amples campagnes médiatiques (souvent conçues par des experts publicitaires) sont aussi celles qui font un lobbying soutenu auprès des décideurs publics. Or la force de ces ONG est financée par ces mêmes décideurs publics (et privés) qu’elles prétendent influencer, ce qui pose un double problème : d’une part l’absence de rapport de force et, d’autre part, l’orientation des revendications selon le programme politique des décideurs. [Voir : Le financement : en toile de fond, un débat infini]

Selon cette lecture, le processus d’ONGéisation des mouvements sociaux agit comme un filtre de sélection sur les revendications sociales. Seules les revendications jugées recevables, soit celles qui peuvent être satisfaites par les élites sans remettre en cause le système qui assure leur position de pouvoir, passent à travers ce filtre et accèdent aux espaces publics de débats et de décisions. Par exemple, le Parlement canadien peut se pencher sur la possibilité d’alléger la dette des pays les plus pauvres, mais il est improbable qu ‘il mène un débat sur la dette du Canada envers les pays où ses propres entreprises engrangent des profits au détriment des habitant-e-s et de leur environnement (77) vii.

Certain-e-s intellectuel-le-s considèrent ainsi que la présence grandissante des ONG sur la place publique a pour effet de coopter la voix des mouvements sociaux de base. Pour Aziz Choudry et Dip Kapoor, professeurs canadiens, l’ONGéisation c’est avant tout « la façon dont les voix des mouvements de base sont souvent écrasées ou marginalisées dans le contexte du soi-disant “réseau alternatif de la société civile et des organisations non gouvernementales (ONG). ” »(78)

Par ailleurs, les rencontres organisées entre les décideurs et les ONG permettent aux gouvernements d’ignorer les demandes des mouvements sociaux tout en se glorifiant d’être à « l’écoute de la société civile », de « consulter la population ».

Nous sommes toujours conscientes des risques de cooptation lorsqu’il est question de participer à des forums multilatéraux ou à des projets de réformes institutionnelles. Nous ne participons à ces tribunes qu’après plusieurs débats internes et qu’après avoir bien clarifié, entre nous, les objectifs d’un tel engagement. De plus, nous mettons fin à notre participation de façon abrupte, en particulier lorsqu’il s’agit de projets de réformes institutionnelles s’il devient clair que ces dernières n’offrent que peu de possibilités d’atteindre un changement fondamental des politiques.(79) Claire Slatter, Coordinatrice, DAWN.

Les Forums de politique générale de la société civile organisés conjointement par la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI) en disent long sur cette stratégie. Selon le département de liaison avec la société civile de la BM et du FMI, le forum réalisé à Washington en octobre 2010 fut un réel succès : plus de « 400 représentants de la société civile venant de plus de 62 pays  » participèrent à ce « dialogue de fond » (sic.) (80). Mais qui donc ces ONG représentent-elles ? Qui sont les acteur-trice-s de 62 pays qui croient en la pertinence d’établir un « dialogue de fond » avec ces institutions financières pour les aider à orienter leurs politiques néolibérales ? Les mobilisations massives aux quatre coins de la planète reflètent plutôt des mouvements sociaux qui exigent le démantèlement de ces institutions au service des intérêts privés des transnationales.

Il y a eu un débat récemment entre plusieurs organisations de femmes qui sont engagées autour des questions commerciales au sujet de la proposition d’une de nos partenaires du Nord : qui voulait notre soutien pour créer un comité, au niveau du Conseil général de l’OMC, qui s’occuperait des questions de genre. […] J’ai répondu à cette “sœur” […] , je lui ai dit : « Je refuse de donner ma caution à quelque chose qui va consister à donner plus de légitimité à l’OMC ». Cela serait juste comme ils ont fait avec les programmes d’ajustement structurels de la Banque mondiale : mettez les femmes là-dedans, mettez les questions de genre et vous serez politiquement corrects, on aura l’air gentil, etc. Je refuse de faire cela, cela ne m’intéresse pas qu’on intègre le problème des femmes et les questions de genre dans quelque chose qui est fondamentalement pervers.(81) Zo Randriamaro, Réseau genre et réformes économiques en Afrique (GERA), Ghana.

L’approche en termes de filtre de sélection, qui met en lumière non seulement le piège du financement mais également celui du lobbying, considère que le processus d’ONGéisation a pour effet de déradicaliser les revendications sociales et de mettre au premier plan les demandes réformistes qui favorisent la reproduction du système de pouvoir actuel.

Sur un terrain plus pratique, certain-e-s intellectuel-les et militant-e-s montrent du doigt le processus de cooptation des leaders sociaux par les ONG. Ces dernières recrutent en effet une grande partie de leur équipe salariée au sein des organisations de base en attirant souvent les « meilleurs éléments », soit ceux qui assument des rôles clés au sein des mouvements sociaux grâce à leur capacité d’organisation, de mobilisation ou grâce à l’analyse qu’ils développent. En intégrant le monde salarié des ONG, ces militant-e-s modifient leur discours pour qu’il corresponde davantage aux positions publiques défendues par leur nouvel employeur. En outre, le type de structure hiérarchique qu’adopte la majorité des ONG s’éloigne des pratiques développées à la base par les actrices de la résistance.

À l’heure actuelle, le courant principal de l’industrie du développement international est devenu un bourbier démocratique qui est souvent à contre-courant des modes d’être et de pensée féministes. Les [ONG] canadiennes fonctionnent dans l’ensemble comme des lieux très sexospécifiques qui témoignent d’une culture organisationnelle hiérarchique et technocratique à l’opposé des buts féministes de transformation sociale. Nous parlons d’une culture organisationnelle qui privilégie les hommes sur le plan des mentalités, du recrutement, des conditions de travail, des structures et des procédures.(82) Sarah Hendriks, Conseillère Égalité entre les sexes et VIH/Sida, Plan Canada.

De plus, cet emploi-militance accapare généralement l’essentiel de leurs énergies, ce qui les amène à délaisser leurs anciennes organisations de base. Au Sud, certaines militantes n’hésitent pas à parler d’une réelle « fuite des cerveaux » qui a pour effet d’appauvrir les mouvements sociaux et de renforcer une nouvelle « élite des ONG ».

L’ONGéisation de la politique menace de transformer la résistance en un emploi de 9 à 5, raisonnable et bien mis. Avec quelques privilèges en plus. La vraie résistance a de vraies conséquences. Et aucun salaire.(83) Arundhati Roy, militante et intellectuelle indienne.

PARCOURS DE SOLIDARITÉ
Rester des militantes bénévoles ou faire de notre engagement social un emploi ? Une question qui a soulevé de nombreux débats au sein du PASC.
La rémunération de l’implication au sein du PASC fait craindre la concentration de l’information aux mains de la ou des employé-e-s, pouvant mener à la professionnalisation et à la hiérarchisation au sein du collectif, ainsi qu’au désengagement des membres non rémunéré-e-s, devenu-e-s simples bénévoles. On craint aussi la bureaucratisation et le déséquilibre entre le temps consacré à la recherche de fonds pour maintenir son emploi et le temps consacré à remplir la mission de l’organisme. Il s’agit donc de s’assurer que l’évolution du projet reste liée à des objectifs politiques et non aux fonds disponibles.

Cependant, pour vivre, les membres du PASC doivent travailler comme salariées au sein d’organismes communautaires ou ailleurs, et utiliser leur temps « de loisir » restant pour militer. Il découle de cette situation un manque de temps et d’énergie à consacrer au PASC, ainsi que la subordination de celui-ci aux différents projets de vie de ses membres. Avoir des employé-e-s permettrait alors de dégager du temps pour remplir la mission du PASC et lui assurer une certaine longévité.

En somme, l’emploi assurerait-il la pérennité du projet ou en pervertirait-il les objectifs ?
À ce chapitre, une autre question de fond se pose: l’argent reçu pour un emploi militant est-il considéré comme un soutien financier aux militantes ? C’est-à-dire comme une somme à partager entre le plus grand nombre ou comme un salaire? Dans ce dernier cas, cela demanderait minimalement de tenter d’offrir de bonnes conditions de travail et d’éviter de participer à l’appauvrissement des militantes. C’est un débat qui a animé et anime encore les groupes communautaires au Québec. Pour certaines, les salaires y sont misérables puisqu’ils sont bien inférieurs à ceux des fonctionnaires; pour d’autres, la masse salariale pèse déraisonnablement lourd sur les budgets de fonctionnement, alors que les bénéficiaires de ces groupes vivent souvent sous le seuil de la pauvreté.

Enfin, le principal champ investi par les ONG est celui de l’administration de services qui devraient pourtant, selon ces mêmes ONG, être assumés par l’État. Or, la présence des ONG dans les services sociaux coïncide avec l’imposition des politiques néolibérales qui prônent la privatisation de ces derniers et la réduction du mandat social de l’État. Emprisonnées dans une « gestion de la pauvreté », les ONG pallient le désengagement de l’État et offrent aux populations locales des solutions temporaires à petite échelle, fragmentant ainsi les mobilisations de masse qui, elles, portent leurs revendications à l’échelle nationale et interpellent la responsabilité du gouvernement. C’est pourquoi l’entrée massive des ONG de développement dans les pays du Sud afin de gérer, ici un projet de microcrédit, là une école, a été interprétée par certain-e-s intellectuel-le-s critiques comme une offensive néolibérale visant à faciliter l’acceptation des programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI. Selon cette lecture, la multiplication des ONG du développement participe du Nouvel ordre mondial dominé par le consensus de Washington. [Voir: 2.3 Développement durable et néolibéralisme]

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vii- Le Canada se présente d’ailleurs comme un leader international pour l’allègement et le « pardon » de la dette des pays les plus pauvres, comme en fait foi cette déclaration de Ralph Goodale en 2005, alors ministre des Finances, en 2005: « La proposition canadienne donnera aux pays à faible revenu la possibilité d’investir dans l’avenir de leur peuple plutôt que de payer des dettes contractées dans le passé. […] Nous pourrions enfin être à même d’apporter une solution permanente au problème de l’endettement des pays pauvres. ».

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73 Nations Unies. 2004. « We the Peoples: Civil Society, the United Nations and Global Governance. Report of the Panel of Eminent Persons on United Nations–Civil Society Relations. » A/58/817, Assemblée Générale des Nations Unies, 58ème session, « Strengthening of the United Nations System », New York, 11 juin.
74 Trad.libre. “The question is: is it moral to make so much money from increasing interest rates charged on loans taken by countries that are in desperate economical need …? Should these foreign creditors not offer compassion by either bringing down the interest rates or cancelling the debt completely?” Jubilee 2000 Online. « Cancelling World Debt & Alleviating Third World Debt ». [En ligne] http://www.Jubilee2000uk.org/Cancelling_and_alleviating_world_debt.htm
(Page consultée le 17 décembre 2010.)
75 Jubilee South. 2008. Bulletin de la Campagne contre la dette illégitime édition 7 (juin).
76 Trad.libre.“Campaigns, as often initiated in rich countries by well meaning persons, can fall prey to the politics of asking for too little. […] there are two considerations here: first the problem of debt and impoverishment cannot be seriously addressed, let alone sustainably resolved, outside the framework of principled politics. And second, history would also teach us, that power concedes nothing on its own volition but is more often than not the product of putting heat on the street. It is the people that empower the negotiators and advocates, not the other way around. (…) And if [the] suffering, pain and sense of moral outrage is not taken to the street and the negotiation table, NGOs or campaigns, like governments in the South can become, consciously or not, co-agents of system reproduction celebrating ‘shifts’ that have little impact on the ground.” Document de principes du Jubilee South, cité par Bendaña, « NGOs and social
movements… »
77 Ralph Goodale, Ministre des finances. « Le Canada annonce un allègement intégral de la dette des pays les plus pauvres de la planète », Ottawa, 2 février 2005. [En ligne] http://www.fin.gc.ca/n05/05-008-fra.asp Voir aussi Ministre des Finances du Canada, « Venir en aide aux pays les plus pauvres – Le point sur les efforts du Canada en matière d’allègement de la dette », Janvier 2005. [En ligne]
78 Trad.libre. “the ways in which grassroots and movement voices are often overwritten or otherwise marginalized in the context of purportedly “alternative” civil society networks and nongovernmental organizations (NGOs).” Choudry et Kapoor, Learning from the Ground Up…, pp. 1-2.
79 Trad.libre. We are ever aware of the risks of co-optation in participating in multilateral fora or in institutional reform initiatives. We enter such engagements only after much internal debate and clarification of our purpose in doing so. And we bring our engagements to an abrupt end, especially in institutional reform initiatives, if it becomes clear that these entail little possibility of achieving substantive policy change. Slatter, « Beyond the Theory-Practice-Activism… »
80 Banque Mondiale « Assemblées annuelles 2010 FMI–Banque mondiale ». [En ligne] (Page consultée le 15 novembre 2010.)
81 Randriamaro, « Donner du sens au plaidoyer », dans Les Femmes du Sud…, p. 44.
82 Martineau et al., Droits des femmes et égalité entre les sexes, p. 67.
83 Trad.libre. « NGO-ization of politics threatens to turn resistance into a well-mannered, reasonable, salaried, 9-to-5 job With a few perks thrown in. Real resistance has real consequences. And no salary.» Arundhati Roy, 2004, cité par Bendaña, « NGOs and social movements: a north/south divide ? »